Sobriété numérique : comment agir pour maximiser son impact ?

Mesure des émissions et de la consommation, collecte de données, allongement du cycle de vie des équipements, sensibilisation. Un plan de sobriété numérique mobilise de multiples actions.

Comment Ă©tablir un plan d’action efficace en matière de sobriĂ©tĂ© numĂ©rique ? La question est d’autant plus intĂ©ressante qu’aucun mode d’emploi sur Ă©tagère n’est disponible pour guider les dĂ©cisions dans ce domaine. Des pratiques, comme des rĂ©fĂ©rentiels, commencent nĂ©anmoins Ă  se dĂ©mocratiser.

L’édition 2022 du Green Tech Forum qui s’est tenue en dĂ©cembre a permis Ă  nombre de dĂ©cideurs IT, RSE et mĂ©tiers, de s’acculturer aux bonnes pratiques en faveur d’un numĂ©rique plus responsable.

Pour les experts, une première étape s’impose ainsi comme incontournable. Il s’agit de la mesure (qui doit se distinguer de l’évaluation).

La mesure : complexe, mais indispensable

Le sujet se rĂ©vèle toutefois complexe pour les non-initiĂ©s. « L’idĂ©e est de se rapprocher le plus possible des impacts environnementaux Â», explique Thierry Leboucq, prĂ©sident de l’éditeur Greenspector.

« On dĂ©marre souvent avec des donnĂ©es de mauvaise qualitĂ©. Il faut donc ĂŞtre prudent sur les chiffres qu’on manipule et l’interprĂ©tation des rĂ©sultats. Â»
Caroline VateauCapgemini

L’énergie est une des mesures les plus simples. Elle s’effectue grâce à des wattmètres, des logiciels et/ou des matériels. Les volumétries liées aux flux de données, via des sondes réseau, peuvent et doivent aussi être mesurées. Il en découle pour chaque usage IT (messagerie, visio, etc.) une consommation et un équivalent carbone.

Pour l’expert de Greenspector, il est important de procéder à des mesures réelles et pas seulement à des estimations (même si pour certaines métriques environnementales l’estimation s’impose).

Cette approche vise à limiter les risques de biais des modèles d’estimation. La modélisation présente a pour inconvénient de surévaluer certaines variables, ce qui in fine peut aboutir à prioriser les mauvaises actions.

La mesure rĂ©elle de l’incidence d’une solution IT nĂ©cessite la collection de multiples informations. Elle est Ă  ce titre « fastidieuse Â», reconnaĂ®t Caroline Vateau, directrice numĂ©rique responsable chez Capgemini.

« Deux travaux doivent ĂŞtre menĂ©s en parallèle pour Ă©co-concevoir des services numĂ©riques : d’une part la mesure et l’amĂ©lioration de l’impact, et d’autre part la qualitĂ© des donnĂ©es Â», prĂ©conise-t-elle. « On dĂ©marre souvent avec des donnĂ©es de mauvaise qualitĂ©. Il faut donc ĂŞtre prudent sur les chiffres qu’on manipule et l’interprĂ©tation des rĂ©sultats Â».

François Descroix, chargĂ© de mission RSE chez Kyndry, encourage d’ailleurs « Ă  dĂ©mocratiser le calcul de l’impact environnemental Â». L’analyse de cycle de vie (ACV) Ă©tant complexe et parfois inaccessible. Le spĂ©cialiste du Green IT rappelle qu’un premier niveau d’analyse est possible avant de s’attaquer Ă  cette ACV.

Allongement de la durée de vie des équipements

Complexe ou simple, la mesure n’est par ailleurs pas une fin en soi. Et un premier champ d’action peut ĂŞtre mis rapidement en Ĺ“uvre sans elle : l’allongement de la durĂ©e de vie des terminaux.

« Oui il faut des outils pour mesurer, mais d’abord, allongeons la durĂ©e de vie de nos Ă©quipements, que ce soit dans les datacenters ou avec nos smartphones Â», martèle François Descroix. Un serveur de production pourra ainsi ĂŞtre exploitĂ© en prĂ©production, puis en expĂ©rimentation, afin de prolonger son cycle de vie.

Quid ensuite des appareils en fin de vie ? Emmanuelle OliviĂ©-Paul, prĂ©sidente du cabinet de conseils en stratĂ©gie d’Advaes, prĂ©conise la rĂ©utilisation, via le marchĂ© de la seconde main.

« Nos clients commencent Ă  dĂ©ployer des configurations, standards ou avancĂ©es, pour bien cibler le matĂ©riel en fonction de l’usage. Â»
Sébastien Solère BL Évolution

« On rentre dans un processus d’économie circulaire. La finalitĂ© est de rĂ©duire autant que possible les dĂ©chets Ă©lectroniques ; ils reprĂ©sentent 50 millions de tonnes par an, dont environ 70 % sont des composants dangereux. Â»

Équipements utilisateurs et infrastructures constituent deux des blocs principaux analysés lors des bilans carbone de SI, comme ceux réalisés par le cabinet BL Évolution. Pour les entreprises qui souhaitent soigner leurs bilans sur le volet des terminaux, le cabinet a identifié plusieurs actions, à incidence et à difficulté de mise en œuvre variables.

Un exemple : l’adaptation de la configuration des Ă©quipements aux besoins rĂ©els des utilisateurs. « Nos clients commencent Ă  dĂ©ployer des configurations, standards ou avancĂ©es, pour bien cibler le matĂ©riel en fonction de l’usage Â», confirme SĂ©bastien Solère, consultant numĂ©rique responsable chez BL Évolution.

« Des collaborateurs, du fait de leurs missions, ont besoin de configurations avancĂ©es, avec beaucoup de CPU ou de RAM. Typiquement, il s’agira de dĂ©veloppeurs ou de data analystes. Un utilisateur de bureautique n’aura pas nĂ©cessairement l’utilitĂ© d’une configuration aussi poussĂ©e Â», illustre-t-il.

Le bilan environnemental peut-il Ă©galement ĂŞtre amĂ©liorĂ© en fonction du choix du constructeur ? « C’est très difficile de comparer. Peu d’élĂ©ments permettent d’arbitrer entre les marques Â», rĂ©pond le consultant, pour qui les fiches bilan carbone fournies par les constructeurs ne sont pas exploitables. « On ignore prĂ©cisĂ©ment comment elles ont Ă©tĂ© faites. Nous recommandons plutĂ´t de partir de l’usage pour dĂ©terminer le CPU, la RAM et le stockage dont vous avez besoin. C’est souvent ainsi qu’on aura l’impact le plus important sur le parc. Â»

Le cabinet préconise aussi de limiter le stock de matériel en attente, et milite pour le recours au BYOD et au CYOD, ainsi que pour l’allongement de la durée de vie (grâce, par exemple, à une filière de réparation) ou encore pour le réemploi (réutilisation en interne d’équipements, usage d’écrans reconditionnés, etc.).

Optimiser l’infrastructure

La grille d’amĂ©lioration est semblable au niveau de l’infrastructure. Elle repose sur quatre catĂ©gories d’action : rĂ©duire, allonger, rĂ©employer, mesurer.

« Une stratĂ©gie numĂ©rique responsable ne peut pas ĂŞtre dĂ©corrĂ©lĂ©e d’une stratĂ©gie RSE. Â»
Sébastien SolèreBL Évolution

La réduction du besoin d’infrastructure passe ainsi, pour BL évolution, par une optimisation de l’architecture via l’ajout de critères environnementaux et des méthodologies FinOps et/ou GreenOps.

Une des premières Ă©tapes, si ce n’est la première Ă©tape, consiste Ă  virtualiser (notamment avec les containers), prĂ©conise SĂ©bastien Solère.

Quid du move-to-cloud et de son modèle basĂ© sur la mutualisation ?

Tout dépend de la localisation des serveurs, prévient le consultant. Si le cloud est intéressant, notamment du fait du PUE des datacenters des fournisseurs, il conseille cependant de réfléchir en amont au type de cloud et d’infrastructure visés.

Éco-concevoir

Il est en outre possible d’éco-concevoir ses services numĂ©riques ou d’évaluer l’impact des applications fournies par des partenaires (Microsoft Teams, Office 365, etc.).

Pour l’éco-conception, des référentiels permettent de s’orienter, dont le RGESN de la DINUM (direction interministérielle du numérique).

« La première chose Ă  faire souvent dans l’écoconception, c’est de travailler en Ă©quipe sur le système de contraintes. Des contraintes de sĂ©curitĂ© ou d’accessibilitĂ© existent dĂ©jĂ  pour la crĂ©ation d’un service numĂ©rique. On ajoutera ainsi des critères d’éco-conception Â», recommande SĂ©bastien Solère.

Implication et sensibilisation

« Une stratĂ©gie numĂ©rique responsable ne peut pas ĂŞtre dĂ©corrĂ©lĂ©e d’une stratĂ©gie RSE Â», avertit-il. « Le numĂ©rique responsable n’est pas du seul ressort de la DSI. Elle implique Ă©galement les mĂ©tiers, qui conçoivent et consomment des services et des Ă©quipements Â».

Cette implication de tous dans l’organisation passe par un travail de sensibilisation. Des outils comme la Fresque du numérique et la Fresque du climat y participent déjà.

La formation des métiers est un autre levier d’action (qui doit être ciblé en fonction des populations, comme les développeurs par exemple).

Enfin sur le plan de la gouvernance, les experts préconisent de nommer un référent numérique responsable. Pour ne pas démultiplier les instances de gouvernance, ce référent participera à celles existantes, pour y porter les messages en faveur de la sobriété numérique.

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